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Certaines idées surgissent parfois là où
on les attend le moins. C'est dans la salle fumeurs du cinquième étage du
journal que l'idée d'organiser un jogging hebdomadaire a germé, en février
2012. A voir ce lieu sombre et exigu, avec ses quatre sièges déglingués et
ses murs jaunis par la nicotine, on peut supposer que l'initiative résultait
d'un besoin inconscient d'oxygénation, d'un désir vivifiant de grands
espaces. C'est fort probable, mais on ne s'est jamais vraiment penché sur la
question.
L'idée se voulait simple : rassembler une
fois par semaine (pour des questions d'emploi du temps, le jeudi s'est
imposé) les joggeurs du journal, et tous ceux qui voulaient le devenir, pour
une balade sportive. A l'heure du déjeuner, on espérait regrouper des employés
de tous les services, quel que soit leur niveau dans la hiérarchie de
l'entreprise. Bref, on voulait ratisser large avec pour seule devise : "
On court avec tout le monde mais dans la bonne humeur ! "
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Sauf que le ciel était bas et que le
thermomètre n'incitait guère à mettre le nez dehors. Prudemment, nous
décidâmes d'attendre quelques semaines avant de lancer officiellement le
projet par un e-mail envoyé à tous les salariés du Monde. Il précisait
: " En accord avec la direction et les syndicats, aucune prime ne
sera versée aux dix premiers inscrits...
Les premiers
candidats se sont présentés assez vite. Lors de la première séance, nous
devions être cinq ou six à nous élancer sous un léger crachin vers le Jardin
des plantes. Après une quarantaine de minutes, nous sommes rentrés trempés
sous une averse de grêle. En nous réfugiant dans le hall du journal, nous
avons alors décidé spontanément de nous applaudir. La semaine suivante, il
faisait beau mais nous avons encore salué notre retour par des applaudissements.
Dix-huit mois plus tard, c'est devenu une tradition.
Le noyau dur des " joggeurs du jeudi
" s'est formé assez rapidement, bien que le niveau du groupe soit
hétérogène. " Pour moi, ce fut une découverte. Jamais je n'avais
expérimenté le jogging avant, et il a fallu l'émulation d'une bande de
copains pour me décider à me dérouiller un peu ", raconte Macha
Sery, rédactrice au " Monde des livres ". " C'est devenu un
rituel, presque une obsession, en tout cas un bol d'air, assure Sandrine
Cabut, du service Sciences. Chaque jeudi, le défi est de bloquer le
créneau 12-14 heures pour aller courir avec les copains. Jusque-là, l'idée du
sport en entreprise ne m'avait guère tentée : "Transpirer, oui, mais pas
avec des collègues de bureau". J'avais tort. Je suis vite devenue accro
à ces entraînements qui sont un vrai moment de convivialité et d'intégration.
"
Grâce notamment aux endorphines - ces
hormones dites du bonheur que libère naturellement le cerveau après quelques
dizaines de minutes d'effort -, courir rend heureux, affirment les
scientifiques. Ce qui a séduit dans les étages du journal, c'est peut-être
cette philosophie du jogging qui mêle le plaisir de courir à celui du
dépassement de soi. Car même si nous cumulons une vingtaine de marathons et
comptons près de 2 000 kilomètres de petites foulées, nous n'avons jamais
gagné une course ! Nous sommes donc loin de la performance pure et de
l'esprit de compétition. " Les entraînements sont ouverts à tous et à
tous les niveaux, sans chichi ni quête de records, confirme Anne Hazard,
éditrice à M le magazine du Monde. On arrive comme on est, coureur
débutant ou marathonien, et on partage le plaisir de courir. On souffle, on
se vide la tête. Les plus aguerris encouragent les autres, les poussent pour
se dépasser. On s'attend, on se motive. Si j'étais dubitative en intégrant ce
groupe, je n'ai plus de doutes sur le plaisir que j'ai à le retrouver. C'est
une saine parenthèse. "
Le simple fait de courir ensemble efface
les différences. " En basket et en jogging, il n'y a plus ni
journaliste ni administratif, mais juste des individus qui viennent passer un
bon moment ensemble. On parle rarement boulot et au 3e tour de Montsouris, on
ne parle plus du tout ", reconnaît Laure Penchinat, secrétaire
générale de la Société des lecteurs. " Pour les gens qui, comme moi,
sans être asociaux, ne se classent pas dans la case "boute-en-train
infatigable", l'expérience de la fraternité sportive est toujours
bienfaisante, assure Luc Cédelle, responsable de la rubrique nécrologie. Le
bien-être n'est pas égoïste, il est communicatif. On n'a rien inventé, mais
c'est une heureuse confirmation. " " Cette camaraderie hors de
quatre murs, au-delà des formules de politesse adressées dans un ascenseur,
est devenue le principal moteur de ma course ", ajoute Macha Sery.
Barbara Bleuse et Agnès Friez, de la régie
pub, ont croisé le groupe de coureurs au moment où il s'élançait joyeusement
vers le parc Montsouris (14e) au printemps dernier. Elles l'ont rejoint dès
la semaine suivante. " On nous organise des séminaires pour qu'on ait
l'occasion de mieux sympathiser entre collègues d'un même service, confie
Agnès. J'ai trouvé plus dopant, plus efficace et tellement plus
sympathique de courir le jeudi. C'est l'occasion de décompresser, de partager
une activité, de rencontrer les anonymes qu'on croisait tous les jours sans
les aborder. "
Au sein de l'entreprise, le
bouche-à-oreille a bien fonctionné et, au fil des séances et dans un contexte
difficile pour la presse, les collègues sont devenus des copains. Il faut
dire qu'après le retour aux vestiaires, la plupart se retrouvent pour former
une grande tablée à la cantine ou, aux beaux jours, déjeuner en terrasse à
deux pas des locaux. " On parle un peu boulot, mais c'est surtout un
bon moment d'amitié ", confie Sylvie Chayette, de M le magazine.
" Il y a de nombreux échanges sur la vie professionnelle mais aussi
privée, se félicite Pierre Flament, trésorier du groupe. On crée des
liens à tous les étages. "
Mais jusqu'ici il manquait aux joggeurs du
Monde un défi. En juin, l'envie de s'inscrire à une première course a
jailli dans le peloton. La distance de 20 kilomètres - qui reste accessible
après quelques semaines d'entraînement - a donc été acceptée à l'unanimité.
Dimanche 13 octobre, nous étions douze à prendre le départ des 20 km de
Paris, et à porter un tee-shirt arborant les lettres gothiques du journal.
" C'est incontestablement un élément
fédérateur des salariés au sein de l'entreprise, note Olympe Oger,
du service juridique. En participant à une course sous les mêmes couleurs,
on montre aussi son attachement à l'image de la société pour laquelle on
travaille. " Pour la plupart des concurrents, il s'agissait d'une
première course, d'un premier dossard. La vraie fierté, c'est que tout le
monde a franchi la ligne d'arrivée. " L'émulation fait progresser et
reculer ses limites ", se félicite Sandrine Cabut. " Ce qui
allait se passer dans mon corps après une heure de course restait jusque-là
un mystère, reconnaît David Larousserie, du service sciences. Une certaine
euphorie était palpable. Finalement, je me suis senti léger et en pleine
forme. "
Histoire de prolonger la course, les
coureurs du jeudi avaient réservé une table dans une brasserie du 15e
arrondissement. " L'effort conjoint, la victoire partagée, un bonheur
de gamin à arborer une médaille super-moche, énumère Luc Cédelle. On
n'a toujours rien inventé, mais je vous garantis que ça fait sacrément du
bien ! " Puis nous avons levé nos verres : " Au
semi-marathon que l'on courra ensemble l'année prochaine... "
Guillaume Fraissard et Pierre Lepidi
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