Lors de notre prochaine séance, le mercredi 26 mars, notre sujet sera "les faits -divers".
Voici l'article ( Le Monde, 9 mars 2014) qui nous servira de base:
L'étrange affaire du journaliste braqueur
Blois Envoyée spéciale
Fin janvier, un homme est pris en flagrant délit par la police. Déguisé et armé, c'est son sixième hold-up, près de Blois. " La Nouvelle République " découvre, consternée, que le braqueur de La Foir'Fouille et autres magasins discount est un retraité de sa rédaction.
Fin janvier, un homme est pris en flagrant délit par la police. Déguisé et armé, c'est son sixième hold-up, près de Blois. " La Nouvelle République " découvre, consternée, que le braqueur de La Foir'Fouille et autres magasins discount est un retraité de sa rédaction.
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Avec le recul, il y a bien cet indice, lors de son pot de
départ, à Blois. C'était juste avant Noël 2009. La Nouvelle République du
Centre-Ouest, une institution qui rayonne tous les jours d'Angers à
Saint-Amand, de Niort à Orléans, avait proposé un plan de départ avec 100 000
euros à la clé pour les plus anciens. A 58 ans et près de quarante ans de
maison, Jean-Michel Coëffeur, petit homme au teint pâle et aux cheveux en
brosse, avait saisi l'occasion. Dans le hall de la locale de " La NR
", il avait mis les formes, Vouvray et champagne, viande froide et
pâtés, mais coupé net à tout discours ou éloge. " Bon, bon, on boit
un coup ! "
Qu'auraient-ils dit de lui, de toute façon
? Les pots de départ sont comme les nécros des journaux, ceux qui
disparaissent reçoivent de droit une médaille du mérite. " Un doux,
un gentil ", se souvient Xavier Dutheil, ancien directeur de La
NR dans le Loir-et-Cher, " modeste et réservé ", ajoute
un autre, " correct et consciencieux ". C'était avant tout
un " bon collègue ", résument de leur retraite Henri Lemaire
et Claude Choplin, toujours partant pour couvrir les sujets dont personne ne voulait
: la fronde de riverains contre une déviation, un accident ou une inondation,
le feuilleton de la liquidation d'une imprimerie de la région. Epaules
rentrées, petit carnet en poche et lunettes sur le nez, il était devenu le
préposé à la vie municipale et aux associations.
C'est souvent lors du pot de départ, ce
précipité du temps passé, qu'on prend conscience qu'un voisin de bureau
demeure parfois un parfait inconnu. Les collègues de La NR ignoraient
que " Jean-Michel " était le fils d'un cheminot CGT de
Saint-Pierre-des-Corps (Indre-et-Loire), dépôt mythique du rail où un simple
brasero de grévistes peut mettre le feu au pays. On n'aime pas beaucoup
l'étalage des vies dans ce coin de France calé entre la Sologne et la Beauce.
Les plus anciens se souviennent que Coëffeur avait commencé comme monteur en
un siècle de plomb où les pages se dessinaient à l'atelier. Un "
seigneur du marbre ", raconte Richard Ode, ancien de La
République du Centre, figure locale devenue collaborateur de deux
journaux gratuits.
A la fin des années 1990,
l'informatisation des ateliers rend certains métiers obsolètes. La NR
est une bonne maison, paternaliste et sociale, qui négocie avec la CGT le
passage de certains gars du marbre à la rédaction. " J'avais choisi
Coëffeur pour sa bonne culture générale, se souvient Hervé Guéneron,
rédacteur en chef de La NR de 1988 à 2002. Je me souviens des
efforts extrêmes que faisait cet homme humainement touchant. " Après
un an de formation à Paris, l'ancien monteur revient à Blois avec une carte
de presse. " Un rêve d'enfant ", selon certains. Pour
d'autres, au contraire, " une grosse gamelle sur le coin de la boule
" et l'impression de " passer son bac tous les jours ".
Il n'en " dormait pas la nuit
", avait-il confié à l'un de ses supérieurs. Aux conférences de
presse, " il levait le doigt comme un élève ", se souvient
une administrée de la mairie. Pas du genre à téléphoner les pieds sur le
bureau, Coëffeur. Pas un as du style, mais une copie propre, à l'heure et à
la longueur, comme on dit dans le jargon. Jamais de rectif ou presque, un
sens de la précision administratif. Seule la danse et la musique lui
libéraient la plume. " Je lui avais envoyé un petit mot après un
concert de William Sheller, pour le féliciter sur son papier ", dit
encore Richard Ode.
Un de ses confrères se souvient d'avoir un
jour vu Coëffeur demander en rougissant le nom d'un avocat pour l'aider à
régler un problème de surendettement. Etait-ce l'effet de la carafe de rouge
de L'Agriculture, le tabac en face du journal, ou de Chez Philippe, à côté ?
Un second avait surpris un jour une brève confidence sur son destin d'éternel
payeur de " prestations compensatoires " aux deux mères de
ses enfants : " De toute façon, je n'ai jamais d'argent pour moi.
" Comme il était gêné quand sa seconde compagne téléphonait ou
montait le trouver, en plein bouclage, devant ses collègues de bureau !
Un journaliste à la retraite se lance
parfois dans la politique locale, collabore au journal municipal, se
passionne pour l'histoire de sa ville ou adhère à une association de
philatélistes. Pas Coëffeur. Depuis son pot de départ, il s'était comme
évanoui dans la molle douceur de la Loire. Il avait retrouvé le comité de
lecture de La NR, sélectionnant avec d'autres les lauréats du prix
Roblès du premier roman organisé par les bibliothèques de Blois. Mais pour Sauver
Mozart, prix 2013, il était absent. " Ça va, Jean-Michel ? ",
avait demandé juste avant Noël Richard Ode, en le croisant au supermarché
Auchan de Vineuil. " Ça va, je m'occupe ", avait répondu
Coëffeur.
Ce jour-là, ils n'avaient pas pris le
temps d'évoquer les récents braquages commis sur cette zone commerciale,
justement. Le fait divers de la rentrée, pourtant : un homme masqué, armé
d'un colt visiblement chargé, et qui à cinq reprises déjà avait enfermé les
personnels dans les remises en confisquant leurs portables, avant de braquer
la caisse ou le coffre ! Le 19 septembre, c'était à La Halle aux vêtements,
535 euros. Le lendemain, chez Gémo, le roi de la mode bon marché, 1 100
euros. 30 septembre, Vêt Affaires, 2 850 euros. 8 novembre, chez Noz, 1 362.
4 décembre, à La Foir'Fouille, 2 200. Moins de 10 000 euros en tout, et un
drôle de circuit, à une époque où on " monte " sur les bars-tabacs
et les bijouteries. Mais de ça non plus ils n'avaient pas parlé.
Coëffeur n'avait jamais été très faits
divers. Il redoutait la " tournée ", cette pratique des locales où,
chaque jour, en cas d'info lourde, quelqu'un est chargé d'appeler parquet,
commissariat et pompiers. Les procès, petites affaires de stups ou conduite
en état d'ivresse, il les suivait quand personne ne pouvait couvrir
l'audience. La procureure de la République de Blois, Dominique Puechmaille,
et le colonel Michel Duclap, il les connaissait pour les avoir croisés, lors
du lancement de l'opération " Voisins solidaires ". Un dispositif
sécuritaire créé par la gendarmerie de Blois, où chacun surveille la maison
du voisin en vacances. Coëffeur avait fait gros sur cette histoire.
Deux fois, avant Noël, la brigade de
sûreté urbaine de Blois avait fait passer dans La NR un avis de
recherche du braqueur. En octobre, le premier disait : " L'individu
recherché, de type caucasien, est âgé de 50 à 60 ans. Il portait
une combinaison de couleur verte, un bonnet en laine noir et un imperméable
gris. " En décembre, après le casse de La Foir'Fouille, il avait un
peu rajeuni : " L'auteur du vol a un âge compris entre 35 et 55 ans
(…). L'individu dissimule la partie inférieure de son visage et porte des
gants. "
Le fameux " individu " sait qu'"
une caisse, ça se braque le soir ", comme dans la chanson d'Eddy
Mitchell. Mais il commet une erreur : revenir deux fois sur les lieux du
crime. Il était tout juste 19 heures, le 20 janvier, sur le parking d'Auchan,
quand, dans une vieille Passat garée devant le magasin Gémo, un homme ajuste
perruque et fausse moustache, enfile des gants, pose sur son nez un masque de
chantier. Puis la silhouette glisse une arme sous sa veste et se dirige vers
la grande surface. Une équipe de la brigade de sûreté urbaine de Blois en
civil planque dans l'ombre. " Putain, c'est lui…, glisse le
capitaine Xavier Counillet à ses trois hommes. On bouge pas. On attend
qu'il sorte de là. "
Deux minutes plus tard, la voiture de
police coupe le chemin de la Passat qui prend la fuite. Ceinturé, l'homme à
la perruque noire n'oppose pas de résistance. " Bon, c'est pas
Mesrine, mais on avait tellement planqué dessus ! ", lâche le
capitaine Counillet. Le soir, à Blois, " l'individu " décline avec
calme son identité. Coëffeur, avec un tréma sur le " e ",
Jean-Michel, 62 ans. Profession, journaliste retraité de La NR en
Touraine. Signe distinctif, aucun. Domicile, Vineuil, à trois minutes du
Gémo. " C'était un localier, il a braqué en localier ",
soupire Ode en vieux routier du fait div. Poli mais laconique, le gardé à vue
évoque des problèmes d'argent. Sur les photos de la police, sa panoplie
ressemble, au choix, à un kit de farces et attrapes ou à l'attirail d'un
braqueur des seventies.
A La NR, la nouvelle laisse la
rédaction sidérée. " Le journalisme mène à tout, mais là… "
A la stupéfaction succède aussitôt une omerta totale. " Le braqueur
solitaire sous les verrous ", titre le quotidien quatre jours plus tard,
sans donner le nom de l'interpellé – c'est la règle " maison ".
Mais sans relever non plus sa profession. Moquée pour son silence, La NR
se venge dans un billet en faisant la leçon aux " médias
nationaux " qui, sur leurs sites Internet, ont revêtu Coëffeur "
d'un croustillant passé de chroniqueur judiciaire ", "
spécialiste des faits divers (…), ce qu'il n'a jamais été ". La
presse, comme le capitaine, rêvait sans doute d'un autre héros que ce petit
homme passe-muraille. Un truand-journaliste haut en couleur, un Jean Marais
jouant à la fois Fantômas et Fandor. Pas ce personnage à la Simenon plein de
son enfance, de sa province et de ses fêlures, aujourd'hui en prison à Blois.
Selon La NR, la maison d'arrêt est "
un établissement (…) de 115 places en légère surpopulation, qui ne pose
néanmoins pas de soucis de gestion ". " Mise en service en 1943,
sous l'occupation allemande ", elle abrite " des prévenus
(détenus en attente de jugement) et des condamnés dont le reliquat de peine
n'excède pas, en principe, deux ans ". Ce n'est pas " un
établissement moderne, mais les détenus n'y sont pas entassés " et "
plus de 70 % d'entre eux y pratiquent une activité rémunérée dans les 750 m2
d'ateliers de petite mécanique (tuyautage, perçage, montage, assemblage), ou
encore de façonnage ". C'est pointilleux et sec comme un
procès-verbal. C'est l'un des derniers articles, sans masque ni postiche, de
Jean-Michel Coëffeur.
Ariane Chemin
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