4 déc. 2014

Pour le cours de conversation du mercredi 10 décembre

Bonjour!
Voici l'article à lire pour notre prochain cours:

Une enfance sous surveillance

LE MONDE | 21.11.2014 
Les dispositifs permettant de suivre ses enfants à la trace sont à la mode. Non sans poser de lourdes questions pédagogiques, éthiques et juridiques.
Les parents balisent. Des applications permettaient déjà de scruter, depuis son téléphone portable, celui de ses enfants, mais les objets physiques se multiplient désormais pour les suivre à la trace, sous la forme d’un innocent porte-clef ourson à géolocalisation, d’un manteau connecté lancé par Gémo ou d’un bracelet électronique.
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Albert, 36 ans, cadre dans l’industrie chimique à Huttenheim (Bas-Rhin), raconte ainsi qu’il n’accompagne plus son fils à l’école, « faute de temps, mais également pour lui donner une certaine autonomie, sachant qu’il maîtrise les règles élémentaires de sécurité ». Il lui a tout de même confié une balise, pour vérifier qu’il est bien arrivé jusque dans sa classe de CE2. Symptômes d’un monde inquiet, « avec tout ce qui arrive », et d’un ancestral désir de surveillance rendu possible par les nouvelles technologies, ces balises sont également un outil de discipline. « Cela participe à l’angoisse sécuritaire ambiante : plus il existera de possibilités de surveillance, plus elles seront utilisées », résume avec fatalité Béatrice Copper-Royer, psychologue clinicienne.

« CORDON OMBILICAL TECHNOLOGIQUE »

Jouant sur les ressorts psychologiques connus, le parent n’aurait finalement même plus besoin de scruter le chemin de son enfant, puisqu’il ne se détournera pas de sa route, se sachant ou croyant observé… Ce sentiment de sécurité attire les clients de Bénédicte de Villeneuve-Vieille, associée de l’entreprise Ma p’tite balise, choisie par Gémo pour son manteau connecté : « Au départ c’est cela, mais ils voient ensuite la possibilité de passer une sorte de contrat avec l’enfant : lui gagne en indépendance, et les [parents] sont plus sereins. »
Mais cette autonomisation n’est que partielle, nuance Béatrice Copper-Royer, puisqu’un « cordon ombilical technologique » retient l’enfant : « Soit on estime qu’ils sont assez matures pour sortir seuls, et on les laisse faire complètement. Soit non. »
En effet, acquiesce Michaël Stora, psychologue-psychanalyste et cofondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines (OMNSH), cette « injonction paradoxale » d’une liberté sous surveillance peut être néfaste : « Pour l’enfant, exister en dehors du regard des parents est une victoire, il n’y a qu’à voir la fierté qu’il retire de la première fois qu’il ramène le pain. » Et porter une telle balise, ajoute-t-il, peut le faire se sentir surveillé, voire « persécuté », le pousser à transgresser les règles d’autant plus ou créer un sentiment d’insécurité une fois adulte.
Une étude du Commissariat à la vie privée canadien s’interroge sur leur « attitude à l’égard de la notion de vie privée ». En grandissant sous le regard omniscient de « Big Mother and Father », auront-ils le réflexe de protéger leur intimité une fois adultes ? Verront-ils le caractère intrusif d’une telle surveillance ?
Pour Vannina Micheli-Rechtman, psychiatre-psychanalyste membre de l’OMNSH, la balise fait entrer le parent dans un des seuls espaces que l’enfant s’approprie : à savoir l’école, « où le parent ne peut entrer que lorsqu’il est convié », et le chemin jusqu’à la maison.

« FRAGILITÉ DES PARENTS »

« L’enfant peut en effet se sentir espionné. Mais comme on ne va pas pouvoir lutter contre la multiplication des technologies, tout l’enjeu va être de créer un dialogue autour de l’objet. » L’intérêt ne serait alors plus la géolocalisation, mais le débat qu’il soulève au sein de la famille. « Cela peut permettre de savoir comment il se sent sur le trajet. Peut-être que cela va révéler des choses insoupçonnées pour les parents », poursuit Mme Micheli-Rechtman.
Ce qui est sûr, précise M. Stora, c’est que l’enfant est d’abord « un petit fonctionnaire manichéen qui dit tout à ses parents. En grandissant, il comprend que cela peut se retourner contre lui, et se met à mentir. » Paradoxalement, le mensonge est bon signe dans son développement, et l’outil de géolocalisation va à l’encontre de cette logique. « Finalement, conclut M. Stora, il révèle surtout la fragilité des parents. C’est sur leur réservoir de peurs qu’il vient mettre un pansement. »
La surveillance par GPS lance donc des débats sur l’éducation et le développement psychologique des enfants, mais également des questions de droit. Matthieu Bourgeois, avocat associé au cabinet KGA spécialisé en droit des nouvelles technologies, explique ainsi que « suivre les mouvements de l’enfant est le pendant d’une inquiétude légitime, mais aussi d’une responsabilité juridique ». Le code civil rend en effet les parents responsables juridiquement des dommages causés par leur enfant. Mais si les parents ont un devoir de surveillance, « même un enfant mineur a droit au respect de sa vie privée »… Et à la protection de ses données.
« Il est prévu de renforcer le droit des mineurs, de leur donner un consentement spécifique sur leurs données », précise Sophie Nerbonne, directrice de la conformité à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). La prise en compte de l’âge de l’enfant est alors primordiale pour juger du caractère excessif ou non de la collecte d’informations. On ne surveille pas un enfant de 8 ans comme un adolescent de 15. Une évidence qui ne semble pas toujours l’être pour les parents.
Chez Ma p’tite balise, on insiste enfin sur le fait que personne ne peut avoir accès aux données, sauf les parents. « Elles passent par notre serveur, mais ne restent pas. On ne peut pas y avoir accès sans avoir le login, le mot de passe, l’IMEI de la balise et le numéro de carte SIM », précise Bénédicte de Villeneuve-Vieille. Preuve de leur bonne foi, poursuit-elle, même leurs clients, comme les écoles de ski, qui voudraient pouvoir voir toutes les balises d’un même groupe sur une carte, ne le peuvent pas. « On sort aussi une balise pour les animaux à Noël », ajoute-t-elle, se réjouissant pour « les parents… euh… les propriétaires ».
§                                  Lucie Soullier 
Journaliste au MondeSuivre Aller sur la page de ce journaliste Suivre ce journaliste sur twitter


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