Voici l'article à lire pour notre prochain cours:
Une enfance sous surveillance
LE MONDE | 21.11.2014
Les dispositifs permettant de suivre ses enfants à la
trace sont à la mode. Non sans poser de lourdes questions pédagogiques,
éthiques et juridiques.
Les parents balisent.
Des applications permettaient déjà de scruter, depuis son téléphone portable,
celui de ses enfants, mais les objets physiques se multiplient désormais pour
les suivre à la trace, sous la forme d’un innocent porte-clef ourson
à géolocalisation, d’un manteau connecté
lancé par Gémo ou d’un bracelet
électronique.
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Albert, 36 ans, cadre
dans l’industrie chimique à Huttenheim (Bas-Rhin), raconte ainsi qu’il
n’accompagne plus son fils à l’école, « faute de temps, mais également pour lui donner
une certaine autonomie, sachant qu’il maîtrise les règles élémentaires de
sécurité ». Il lui a tout de même confié une balise, pour
vérifier qu’il est bien arrivé jusque dans sa classe de CE2. Symptômes d’un
monde inquiet, « avec tout ce qui arrive », et
d’un ancestral désir de surveillance rendu possible par les nouvelles
technologies, ces balises sont également un outil de discipline. « Cela
participe à l’angoisse sécuritaire ambiante : plus il existera de
possibilités de surveillance, plus elles seront utilisées », résume
avec fatalité Béatrice Copper-Royer, psychologue clinicienne.
« CORDON OMBILICAL TECHNOLOGIQUE »
Jouant sur les ressorts
psychologiques connus, le parent n’aurait finalement même plus besoin de
scruter le chemin de son enfant, puisqu’il ne se détournera pas de sa route, se
sachant ou croyant observé… Ce sentiment de sécurité attire les clients de
Bénédicte de Villeneuve-Vieille, associée de l’entreprise Ma p’tite balise, choisie
par Gémo pour son manteau connecté : « Au départ c’est cela, mais ils voient ensuite
la possibilité de passer une sorte de contrat avec l’enfant : lui gagne en
indépendance, et les [parents] sont plus sereins. »
Mais cette
autonomisation n’est que partielle, nuance Béatrice Copper-Royer, puisqu’un « cordon
ombilical technologique » retient
l’enfant : « Soit on estime qu’ils sont assez matures pour
sortir seuls, et on les laisse faire complètement. Soit non. »
En effet, acquiesce
Michaël Stora, psychologue-psychanalyste et cofondateur de l’Observatoire des
mondes numériques en sciences humaines (OMNSH), cette « injonction
paradoxale » d’une
liberté sous surveillance peut être néfaste : « Pour
l’enfant, exister en dehors du regard des parents est une victoire, il n’y a
qu’à voir la fierté qu’il retire de la première fois qu’il ramène le
pain. » Et
porter une telle balise, ajoute-t-il, peut le faire se sentir surveillé, voire « persécuté »,
le pousser à transgresser les règles d’autant plus ou créer un sentiment
d’insécurité une fois adulte.
Une étude du
Commissariat à la vie privée canadien s’interroge sur leur « attitude
à l’égard de la notion de vie privée ». En grandissant sous le
regard omniscient de « Big Mother and Father », auront-ils le réflexe
de protéger leur intimité une fois adultes ? Verront-ils le caractère
intrusif d’une telle surveillance ?
Pour Vannina
Micheli-Rechtman, psychiatre-psychanalyste membre de l’OMNSH, la balise fait
entrer le parent dans un des seuls espaces que l’enfant s’approprie : à
savoir l’école, « où le parent ne peut entrer que lorsqu’il est
convié », et le chemin jusqu’à la maison.
« FRAGILITÉ DES PARENTS »
« L’enfant peut en
effet se sentir espionné. Mais comme on ne va pas pouvoir lutter contre la
multiplication des technologies, tout l’enjeu va être de créer un dialogue
autour de l’objet. » L’intérêt
ne serait alors plus la géolocalisation, mais le débat qu’il soulève au sein de
la famille. « Cela peut permettre de savoir comment il se
sent sur le trajet. Peut-être que cela va révéler des choses insoupçonnées pour
les parents », poursuit
Mme Micheli-Rechtman.
Ce qui est sûr, précise
M. Stora, c’est que l’enfant est d’abord « un petit fonctionnaire manichéen qui
dit tout à ses parents. En grandissant, il comprend que cela peut se retourner
contre lui, et se met à mentir. » Paradoxalement, le mensonge est bon
signe dans son développement, et l’outil de géolocalisation va à l’encontre de
cette logique. « Finalement,
conclut M. Stora, il révèle surtout la fragilité des parents. C’est sur
leur réservoir de peurs qu’il vient mettre un pansement. »
La surveillance par GPS
lance donc des débats sur l’éducation et le développement psychologique des
enfants, mais également des questions de droit. Matthieu Bourgeois, avocat
associé au cabinet KGA spécialisé en droit des nouvelles technologies, explique
ainsi que « suivre les mouvements de l’enfant est le
pendant d’une inquiétude légitime, mais aussi d’une responsabilité
juridique ». Le code civil rend en effet les parents
responsables juridiquement des dommages causés par leur enfant. Mais si les
parents ont un devoir de surveillance, « même un enfant mineur a droit au respect de sa
vie privée »… Et à la protection de ses données.
« Il est prévu
de renforcer le droit des mineurs, de leur donner un consentement spécifique
sur leurs données », précise Sophie Nerbonne, directrice de la conformité à la Commission
nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). La prise en compte de l’âge
de l’enfant est alors primordiale pour juger du caractère excessif ou non de la
collecte d’informations. On ne surveille pas un enfant de 8 ans comme un
adolescent de 15. Une évidence qui ne semble pas toujours l’être pour les
parents.
Chez Ma p’tite balise,
on insiste enfin sur le fait que personne ne peut avoir accès aux données, sauf
les parents. « Elles passent par notre serveur, mais ne
restent pas. On ne peut pas y avoir accès sans avoir le login, le mot de passe,
l’IMEI de la balise et le numéro de carte SIM », précise Bénédicte de
Villeneuve-Vieille. Preuve de leur bonne foi, poursuit-elle, même leurs
clients, comme les écoles de ski, qui voudraient pouvoir voir toutes les
balises d’un même groupe sur une carte, ne le peuvent pas. « On
sort aussi une balise pour les animaux à Noël », ajoute-t-elle, se réjouissant pour « les
parents… euh… les propriétaires ».
§
Lucie Soullier
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