14 nov. 2014

Pour le cours de conversation du mercredi 19 novembre

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Bonjour,

Voici l'article à lire et à préparer pour le cours de mercredi 19 novembre.( Le Monde, 05/11/2014)

Tous migrants


Aujourd'hui d'Afrique vers l'Europe, hier d'Europe vers l'Amérique, les migrations scandent l'Histoire. Et demain ?



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"Usoni " est le titre d'une nouvelle série TV diffusée au Kenya. Elle s'appuie sur un scénario de science-fiction : en 2063, l'Europe est inhabitable, écologiquement dévastée. Les Européens partent en masse vers le sud. Vers l'Afrique. Le chas d'aiguille qui y donne accès est une île de la Méditerranée, Lampedusa.
Dans l'épisode pilote de la série, que la réalisatrice Cherie Lindiwe a récemment présenté à Nairobi, les images vacillent un peu, c'est une production à petit budget : des vagues sombres claquent sur la coquille de noix à bord de laquelle un jeune couple d'Européens tente d'atteindre l'île. De l'eau clapote sur le pont, l'homme et la femme se serrent fort au milieu des autres voyageurs entassés, angoissés. Derrière eux, il n'y a que l'obscurité : il y a quelques années, tous les volcans d'Europe se sont réveillés d'un seul coup. L'Etna, l'Eyjafjallajökull et quelques autres ont craché dans l'atmosphère d'épais nuages de cendre. La misère s'est condensée sous la couverture de nuages.
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Lors de leur fuite en Méditerranée, qu'en des temps meilleurs ils appelaient avec arrogancemare nostrum (" notre mer "), les Blancs sont confrontés à d'infâmes bandes de passeurs, aux gardes-côtes, aux vagues. Mais voilà : " L'Europe est morte, ici il n'y a plus rien ", dit Ulysse, le personnage principal, à son amie enceinte, Ophélie. " L'Afrique est le seul lieu où nous puissions nous réfugier pour construire quelque chose. " Sur l'île de Lampedusa, les hommes de la police des frontières leur lancent des regards hostiles.
C'est une expérience intellectuelle excitante et peut-être aussi un fantasme de vengeance africain : usoni, en swahili, signifie " avenir ". Lorsque les réfugiés européens atteignent enfin l'Afrique, ils sont confrontés aux brimades des autorités chargées des étrangers et au racisme latent des habitants riches.
Mais " Usoni " décrit une situation qui n'a rien d'irréaliste. Il n'est pas nécessaire de se projeter en  2063. Certes, ce sont aujourd'hui des réfugiés venus d'Afrique qui attendent aux portes de la forteresse Europe. Mais autrefois, les Européens eux-mêmes cherchaient refuge ailleurs. Pendant des siècles, ils ne sont pas venus qu'en conquérants dans les pays lointains : le plus souvent, ils y arrivaient en haillons.
De nos jours, lorsque le ministre de l'intérieur italien Angelino Alfano veut illustrer la menace que représenteraient les réfugiés africains pour l'Union européenne, il aime citer un chiffre effrayant. Pour l'année record que fut 2011, 62 000 Africains ont fait la traversée vers l'Europe. En  2014, selon Frontex, l'agence de protection des frontières de l'UE, plus de 160 000 personnes ont déjà franchi la Méditerranée.
Mais un autre chiffre est beaucoup plus impressionnant. Le flot de réfugiés qui partait jadis d'Europe s'élevait en moyenne à un demi-million de personnes – par an. Et ce pendant un siècle entier, entre 1824 et 1924. Au total, 52  millions d'Européens ont quitté leur terre natale dans ce laps de temps. En  1882, 250 000 migrants ont quitté la seule Allemagne. En comparaison, le calme règne presque aujourd'hui en Méditerranée.
" Give me your tired, your poor/Your huddled masses yearning to breathe free. " C'est ce que l'on peut lire sur une plaque de bronze posée sur le socle de la statue de la Liberté, dans le port de New York. " Donnez-moi vos fatigués, vos pauvres, vos masses blotties qui brûlent du désir de respirer librement " : ce poème a été écrit par Emma Lazarus, elle-même fille d'immigrés juifs. Il y est question, entre autres, des Irlandais fuyant au XIXe  siècle la famine qui avait tué un million de personnes – quatre fois plus que la famine de 2011 en Somalie –, ou de ces Allemands qui, dès le XIXe  siècle et plus encore au début du XXe, vivaient du mauvais côté de la société. En haut, les boutons dorés et luisants des officiers, en bas, la misère toujours plus profonde des masses. Dans les années qui suivirent la fondation du IIe Reich, en  1871, des centaines de milliers d'Allemands souffraient de la faim et du chômage ; entre 1820 et 1890, ils constituèrent même le plus grand groupe parmi les nouveaux arrivants aux Etats-Unis.
Leur Lampedusa s'appelait Ellis Island. " Huddled masses ", réfugiés économiques : ils étaient les bienvenus. En Amérique latine, qui attira 20  % des émigrés européens, mais surtout aux Etats-Unis.
Le plus impressionnant, ce sont peut-être les lettres envoyées à l'époque par les migrants allemands. Sur du papier jauni qui se déchire aux plis, tous les espoirs auxquels s'agrippent aujourd'hui de jeunes boat people africains figurent déjà. Aux Etats-Unis, celui qui fait des efforts " peut se constituer un petit pécule en peu de temps et mener une bonne vie ", écrit par exemple avec enthousiasme un réfugié allemand, Alvin Schreiter, 33 ans – et c'est précisément ce dont il considérait qu'on l'avait privé au cours de la longue dépression allemande : une vraie chance à saisir. " L'ouvrier en Allemagne " ne pouvait même pas épargner de quoi acheter du pain sec, écrivait-il en  1876.
Au début du XXIe  siècle, certains des Africains qui triment dans les champs en Espagne racontent aussi des histoires à leurs proches restés au pays natal : ils se portent bien, ils sont déjà riches et ne vont pas tarder à venir chercher leur famille. De la même manière, au XIXe  siècle, Alvin Schreiter, venu de Saxe, écrivait : " Qu'étais-je donc en Allemagne ? Un pauvre type. Et que suis-je en Amérique ? Un homme prestigieux. " Pendant l'année de crise que fut 1873, il a traversé l'Atlantique par gros temps sur un bateau branlant, avec son épouse et sa fille d'un an, Anna. Sur le pont, il a fallu tout arrimer, écrit-il : " On vomissait et on chiait tout ce qui pouvait sortir. " Mais une fois arrivé, il décrit à sa famille un pays de cocagne : " Ici tout pousse très vite, car il fait très chaud. " Les pommes de terre, dit-il, atteignent " la taille de chopes de bière ".
En réalité, Alvin Schreiter est toujours dans la misère. C'est ce qu'ont établi les archivistes du Musée de l'émigration de Hambourg, qui conservent ses lettres et les nombreuses autres missives de migrants allemands chassés par la pauvreté. Il fait tout de même savoir à sa mère qu'elle doit venir voir de ses propres yeux ce pays merveilleux : " Ici elle n'aura pas à souffrir de la faim, car ce n'est pas la mode en Amérique. Partout on donne des banquets dignes des repas de baptême. Nous mangeons de la viande tous les jours, et à satiété. "
C'est seulement lorsque son frère s'annonce pour de bon, en  1879, qu'il avoue : " Je ne te conseille pas de le faire maintenant, car nous sommes dans une mauvaise passe, il y a des centaines de gens qui n'ont pas de travail. Moi j'ai un emploi dans une scierie à vapeur. J'y travaille depuis six semaines, mais je n'ai pas encore touché une journée de salaire. " Le sort d'un migrant de fraîche date.
Les passeurs " profitent du désespoir des réfugiés ", dit aujourd'hui le ministre de l'intérieur italien. L'UE leur a déclaré la guerre, ses armes sont les appareils de vision nocturne et les bateaux rapides de Frontex. Mais c'est dans l'Europe du XIXe  siècle que les passeurs ont atteint le sommet de leur action, ne serait-ce que parce que le nombre des clients potentiels était beaucoup plus important à l'époque. On les appelait " agents d'émigration ". Des hommes qui faisaient miroiter une vie douce en Amérique et qui, moyennant des sommes atteignant une année entière de revenus, organisaient une traversée de l'Atlantique. Les entreprises de transport leur accordaient souvent, en plus, une commission par passager apporté, ce qui les incitait à utiliser des méthodes douteuses – et leur a valu le surnom de " vendeurs d'âmes ". Beaucoup de juifs qui, vers la fin du XIXe et le début du XXe  siècle, fuyaient les pogroms à l'Est sont passés entre leurs mains ; sans passeport, ils n'avaient pas d'autre choix s'ils voulaient arriver jusqu'aux ports d'où partaient les bateaux, Hambourg ou Rotterdam.
Les politiciens ont souvent traité les passeurs de criminels et les ont accusés de traite d'êtres humains. Mais aujourd'hui, cent cinquante ans plus tard, les livres d'histoire européens portent un regard plus clément sur ces hommes, du moins sur ceux qui ont aidé les affamés et les désespérés, en Europe, à commencer une nouvelle vie. " Avec la hausse de la demande, il fallait un conseiller qui puisse organiser une émigration et guider celui qui voulait émigrer ",écrit par exemple, compréhensive,l'historienne Barbara  Schuttpelz. Certains travaillent dans l'illégalité, admet-elle. " Mais au bout du compte, ils apportent une contribution essentielle au bon déroulement de l'émigration de masse. "
Beaucoup de réfugiés ont trouvé dans le Nouveau Monde le bonheur qu'ils cherchaient. Le Rhénan Carl Schurz, par exemple, avait à peine 23 ans lorsqu'il est arrivé, en  1852, et la ville de New York lui a d'abord causé un choc : " Je me trouvais désormais dans la grande République, le but de mes rêves, et je me sentais totalement solitaire et abandonné. " Vingt-cinq ans plus tard, il était ministre de l'intérieur des Etats-Unis, éclaireur dans le combat pour l'abolition de l'esclavage et le droit de vote des femmes.
Pour d'autres, l'intégration a été difficile. Alvin Schreiter, ce réfugié qui disait avoir vu en Amérique des pommes de terre de la taille d'une chope de bière, était l'un de ceux qui, au XIXe  siècle, se firent une place dans une société parallèle, la Colonia Saxonia, en Pennsylvanie. De là, il écrivait à sa famille : " Mais l'Amérique a aussi ses zones d'ombre. Ici s'applique la loi du dimanche, qui interdit de servir bière, alcool ou vin le jour du Seigneur. "
Lorsque le paquebot surchargé à bord duquel se trouve Elisabeth Philomena Schmidt, 25 ans, dite Else, approche de New York, en  1926, pendant la Prohibition, les passagers sont saisis par cette vision. " Nous étions tous sur le pont et observions ce sombre bout de pays, écrit-elle dans une lettre. L'Amérique ! Allait-elle exaucer nos vœux ? Avant que notre navire arrive dans la zone américaine, tous les hommes étaient ivres. C'est que nul ne savait pendant combien de temps on ne pourrait plus boire de vin. "
Ils avaient quitté l'Europe pour fuir la pauvreté et les tensions politiques : précisément ce qui motive aujourd'hui en Afrique ces flots de fugitifs, même si ce sont des ruisseaux à côté des fleuves que déversait jadis l'ancienne Europe. La jeune Else, née en  1901, vient d'un quartier misérable de Francfort ; l'Allemagne est retombée dans une profonde dépression, secouée par des coups d'Etat et une série de plus de 300  assassinats politiques perpétrés par l'extrême droite. Trois ans plus tôt, l'hyperinflation a réduit à néant toutes les économies de la famille ; et personne ne sait jusqu'où va encore aller ce fou, en Allemagne.
Aujourd'hui, on dirait peut-être : cela fait penser au Nigeria. Ou à la Libye. Mais moins d'un siècle plus tard, l'Allemagne est dans une bonne situation économique, elle est devenue un lieu auquel aspirent les plus pauvres, au cœur d'une Europe qui dépense beaucoup pour élever des digues autour d'elle.
Ronen Steinke (Süddeutsche Zeitung)
© Le Monde

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