Dans la famille, on connaissait les enfants, le gendre.
Voici " la mère ", nom du personnage qu'elle campe dans " Un
château en Italie ", le film de sa fille aînée, Valeria Bruni Tedeschi.
Rencontre avec une jeune actrice de 83 ans
Cliquer sur Plus d'infos ci-dessous pour lire l'article
Cliquer sur Plus d'infos ci-dessous pour lire l'article
Marisa Bruni Tedeschi, chez elle, le 29 octobre.
BRUNO CHAROY POUR " LE MONDE "
Une jeune actrice. " C'est
ainsi que sa fille aînée, Valeria Bruni Tedeschi, parle de Marisa Borini.
Après lui avoir offert son premier rôle au cinéma, il y a dix ans, dans son
premier film, Il est plus facile pour un chameau, la cinéaste l'a
rappelée pour jouer dans le deuxième, Actrices (2007), puis dans le
troisième, Un château en Italie, sorti mercredi 30 octobre sur les écrans.
Avec une présence évidente, une drôlerie qu'elle fait parfois trébucher dans
l'émotion retenue, cette jeune actrice de 83 ans, campe immanquablement pour
sa fille un personnage nommé " la mère ", grande bourgeoise au
caractère bien trempé, pas très tendre, un peu frappée sur les bords, mais
toujours digne. " Il y a toujours de ma personnalité dans ces
personnages, admet-elle. Valeria puise. Chaque fois que je lui raconte
une histoire, il faut s'attendre à la retrouver dans le film ! "
Et des histoires, Marisa Borini (ou Bruni
Tedeschi, selon que l'on se réfère à l'artiste ou à la matriarche), il y en a
plein ses tiroirs. Avec son sourire radieux qui respire l'appétit de vivre,
ses grands yeux bleus de chat, elle porte sur son visage les traces de neuf
vies pleinement vécues en une seule. Une existence qu'elle décrit comme "
heureuse et intéressante, avec un grand drame ", qui l'a conduite à
traverser le XXe siècle en compagnie des plus grands artistes du monde, des
hommes les plus puissants, de deux filles devenues célèbres (Valeria et
Carla), mais qui s'est fracassée au tournant du XXIe quand son fils Virginio
est mort du sida.
Issue d'une famille de la bourgeoisie
turinoise qui l'a initiée au piano quand elle avait 6 ans, Marisa Borini a
uni sa vie à celle d'Alberto Bruni Tedeschi, un homme passionné de musique
comme elle, ami des arts et descendant d'une grande lignée d'industriels. "
C'était une époque où l'on ne demandait pas à un homme ce qu'il voulait faire
", résume-t-elle pour expliquer le destin hors norme qui fut celui
de son mari, jusqu'à sa mort en 1996. S'il a endossé le rôle que lui imposait
son héritage, reprenant les rênes du groupe CEAT (spécialisé dans les
pneumatiques) fondé par son père à la fin du XIXe siècle, Alberto Bruni
Tedeschi a scindé son existence en deux pour en consacrer une partie à la
musique. Ainsi fut-il également compositeur, chef d'orchestre, et directeur
de l'Opéra de Turin (de 1959 à 1971).
Pendant qu'il vivait sa vie, Marisa vivait
la sienne. Pianiste concertiste, elle a parcouru le monde au rythme de ses
tournées, avant de se convertir à la musique de chambre pour avoir plus de
temps pour les siens. Le couple se retrouvait chaque année à Venise pour le
Festival de musique contemporaine, et surtout dans le château familial du
Piémont, celui-là même où Valeria est revenue en 2012 tourner Un château
en Italie. Sous le marronnier, qu'on voit tomber à la fin du film (il n'a
pas vraiment été coupé, précise l'actrice), " le monde entier est
passé ". Et elle nomme : " Maria Callas, Cesar Pavese,
Herbert von Karajan, Luchino Visconti... Des musiciens, des industriels, des
chefs d'Etat... Tous sont morts maintenant. " Ce scintillant ballet
a continué à Paris où la famille s'est installée au milieu des années 1970 -
fuyant non pas les Brigades rouges, comme le dit la légende, mais plutôt les
rapts de la Mafia qui se multipliaient à l'époque - et dans leur fastueuse
villa varoise du cap Nègre.
Rien ne semblait impossible, laisse
entendre Marisa Bruni Tedeschi. On raconte qu'elle rêvait de mariages
princiers pour ses filles, espérant que leurs séjours dans le Sud les
conduirait à rencontrer un Grimaldi. Comme une petite fille prise la main
dans le sac, elle pouffe à cette anecdote, mais ne nie pas : " Quelle
mère n'a pas de rêves pour ses filles ?... " Et elle ne fait pas
mystère du plaisir qu'elle a eu à voir sa cadette, Carla Bruni, devenir
première dame de France. " Mais le plus important pour moi était
qu'elle soit heureuse ! Et elle l'est. " Laissant Nicolas Sarkozy, "
un homme délicieux dans les relations familiales " tel qu'elle le
décrit, transformer sa villa du cap Nègre en base stratégique pour toutes
sortes de rencontres diplomatiques, elle affirme sans sourciller qu'il a pris
aujourd'hui la place de son mari.
Marisa Borini est connue pour avoir eu une
vie amoureuse intense - notamment avec le guitariste Maurizio Remmert dont
Carla Bruni a appris en 1996, de la bouche de son père, peu avant sa mort,
qu'il était son géniteur. Elle réfute cette image. Ses filles ont laissé entendre
qu'elles se sont élevées un peu toutes seules, entourées de grands-mères et
de nounous ? Fière d'avoir laissé ses enfants libres de leurs choix, elle
estime avoir été " une mère présente ". Et, aussi romanesque
qu'ait été sa vie, une " femme de famille ". Pas moderne,
surtout pas engagée.
Cela ne l'empêche pas d'avoir des idées
politique, précise-t-elle, mais elle nous laissera les " deviner
". En méditant, par exemple, sur cette manière qu'elle a de vous
dire, plantant ses yeux dans les vôtres comme pour vous mettre à terre, que "
la famille est une force ", que ses enfants l'ont bien compris, et
que cette force aura toujours raison des conflits ou des dissensions.
Rompue à la diplomatie, Marisa Bruni
Tedeschi rebondit comme un félin sur les questions délicates, comme celle de
savoir comment fonctionne cette alliance entre le pouvoir et l'argent qu'elle
et sa famille ont toujours incarnée. " Le pouvoir... Il faut lire la
poésie de Kipling... Le triomphe et la défaite, ce sont des menteurs. Le
pouvoir, on s'en passe. La défaite, éventuellement, on réagit. "
Elle a tenté de le faire, après la perte
de son fils, Virginio, en 2006, drame autour duquel gravite Un château en
Italie. " Pendant des années, j'ai été impuissante à lutter
contre sa maladie. Quand ça arrive, on se demande pourquoi. On se demande ce
qu'on va faire. Et puis on remonte. On pourrait se jeter d'un rocher, boire,
se droguer... Moi, j'y ai puisé de l'énergie. C'est mon grand orgueil. "
Avec la maladie de Virginio, Marisa Bruni
Tedeschi a arrêté le piano. Aujourd'hui, elle a repris. Deux heures par jour,
" pour entretenir ma concentration, et mes muscles ". Elle
voyage beaucoup. Parfois pour donner un récital à l'autre bout du monde. Le
plus souvent pour faire vivre la mémoire de son mari, dont le matériel
musical est conservé à la Fondation Cini à Venise. Ou célébrer celle de son
fils en organisant des expositions de ses photos, des régates en son honneur
(c'était un passionné de voile), ou en soutenant l'action de la fondation
qu'elle a créée pour lutter contre le sida en Afrique.
Certaines nuits, Marisa Bruni Tedeschi
s'arrête, s'assoit sur sa terrasse, les yeux dans les étoiles. " Je
me demande si les gens que j'ai perdus ne sont pas dans ces étoiles. Je sens
quelque chose au-delà du monde, au-delà de notre vie sur la terre... Sinon
elle serait un peu bête cette vie, non ? " Méditer un peu, laisser
les émotions affleurer... mais ne jamais s'y complaire.
Devenue grand-mère, Marisa Bruni Tedeschi
endosse avec bonheur le rôle que jouait sa mère quand elle-même avait besoin
d'aide pour élever ses enfants - " surtout maintenant que Carla a 52
concerts de prévu... " Elle va chercher l'aîné de Carla à l'école
tous les jours, enseigne le piano à la fille de Valeria... " Prête à
tout pour vivre, par nature profonde ", décrivait déjà Carla Bruni
en 2003, dans une interview donnée aux Inrockuptibles avec Valeria,
alors que sortaient respectivement leur premier disque et premier film. "
C'est quelqu'un qui n'a vraiment pas renoncé, à quoi que ce soit - sauf à un
certain narcissisme, ce qui fait qu'elle s'amuse comme une folle. "
Heureuse d'avoir révélé son talent
d'actrice, Valeria Bruni Tedeschi souhaiterait lui voir embrasser une longue
carrière : " Elle a une nonchalance quand elle joue qu'elle n'a pas
du tout comme pianiste. Elle n'a aucun problème par rapport à son visage, à
ses rides... C'est une richesse pour un cinéaste. " Jean-Pierre
Denis et Richard Berry ne s'y sont pas trompés, qui l'ont dirigée
respectivement dans La Petite Chartreuse et La Boîte noire, en
2005.
Marisa Borini se targue de s'adapter à
toutes les situations. " C'est une interprète ", constate
Louis Garrel qui a joué avec elle dans Actrices et Un château en
Italie (et partagé sa vie avec Valeria Bruni Tedeschi). " Que ce
soit comme pianiste, comme maîtresse de maison, ou comme actrice, c'est le
même geste qu'elle fait, toujours avec autant d'intelligence. C'est pour cela
qu'elle est si bonne. "
Beaucoup moins légère que les précédentes,
cette troisième collaboration avec sa fille sur Un château en Italie
lui a fait rejouer le grand drame de sa vie. " C'était évidemment
très délicat, dit-elle. J'ai dû faire un travail à froid. Si j'avais
été prise par l'émotion à chaque scène, je n'aurais pas pu. Mais en même
temps, je n'ai pas fait d'effort. Quand on perd un fils on vit toute sa vie
avec ça. Ce deuil, c'est mon quotidien. " Soucieuse de protéger sa
mère, Valeria Bruni Tedeschi l'a pleinement impliquée dans le film, la
consultant sur le choix de l'acteur qui allait jouer son fils (Filippo Timi),
sur la musique du film - " les morceaux de Martucci et Rossini, c'est
elle qui me les a suggérés " -, sur les décors, et même sur le
montage qu'elle a beaucoup suivi. " On lui a beaucoup demandé comment
elle supportait de voir le film... Mais elle supportait très bien. Elle
l'avait déjà vu quarante fois, c'était un travail, elle était à distance. Le
travail était un antidote à la mélancolie. "
Mais pas aux émotions. Retourner dans ce
château où elle a vécu cinquante ans de sa vie avant de devoir le vendre en
2009 fut évidemment émouvant. " Il y avait des souvenirs dans tous
les coins. Le pire, c'était le marronnier. On aurait dû le rapatrier chez
nous à l'époque. Cela, je le regrette. "
Isabelle Regnier
© Le Monde
|

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire