Parler d'illettrisme à propos de cadres paraît incongru. L'illettrisme, c'est lorsqu'on est partiellement incapable de lire et écrire. Et pourtant, il semblerait que des personnes occupant des postes de cadres en France soient illettrées...
Voici l'article à lire pour la semaine prochaine ( 5 et 6 mars)
L'illettrisme des cadres, un phénomène méconnu et tabou
Grâce à des stratégies de contournement, ces salariés parviennent à cacher leurs difficultés.
Le Monde 17/02/2013
L'illettrisme
des cadres, un phénomène méconnu et tabou
Grâce à des " stratégies de contournement ",
ces salariés parviennent à cacher leurs difficultés
Comme
2,5 millions de Français, des cadres sont en situation d'illettrisme dans
l'entreprise. Le phénomène, impossible à quantifier, échappe à tous les
dispositifs prévus en matière de lutte et de détection. Les responsabilités
qu'ils occupent en font des illettrés à la marge de la marge.
Lorsqu'il pénètre dans la salle des marchés de sa banque,
située sur l'esplanade de la Défense (Hauts-de-Seine), il entre dans son monde,
" celui des chiffres ". Costume et cravate noirs ajustés,
Mickaël, 32 ans, cultive un look à la Jérôme Kerviel, son confrère trader. Bien
qu'il occupe ce poste prestigieux, aussi rentable qu'impopulaire, ce grand brun
est illettré. Et ce malgré des études à l'Inseec, une école de commerce
parisienne, durant lesquelles il n'a " quasiment jamais écrit ".
Le cas de cet as des équations mathématiques est bien
connu des chercheurs spécialisés : il s'agit d'un " illettrisme de
retour ". A force de ne pas utiliser l'écriture, Mickaël en a perdu
l'usage. " Dans mon quotidien, ça me sert rarement, reconnaît-il. Mais
quand j'ai dû écrire ma première synthèse, j'ai bloqué. Je n'y arrivais plus.
J'avais tellement honte de le dire... " Alors le trader a mis en place
des méthodes de " contournement ". Dans son milieu
professionnel, son meilleur ami et collègue est le seul dans la confidence : "
Il écrit mes rapports quotidiens, m'explique les nouvelles procédures. "
Et l'avenir le préoccupe : son ami quitte la banque en mars. " Soit
j'en parle à un autre collègue, soit je le suis dans sa nouvelle boîte ",
souffle-t-il, un oeil sur la tour où il travaille.
Selon une enquête de l'Insee, publiée en décembre 2012, 7
% de la population active ne maîtrise pas suffisamment l'écriture et la lecture
pour se faire comprendre ou pour assimiler un texte, malgré une scolarisation
en France pendant au moins cinq ans. Près de sept illettrés sur dix
travaillent.
Que les employés les moins qualifiés puissent être
touchés n'est pas une surprise. Mais ces chiffres déjà préoccupants recèlent un
tabou : certains de ces travailleurs occupent, au contraire, des postes à
hautes responsabilités. Comment exercent-ils, alors que l'illettrisme constitue
un obstacle évident à l'accès aux responsabilités ? Surtout, comment ces
cadres, ces traders, ces managers, sont-ils passés entre les mailles du filet ?
Pour Benoît Hess, sociologue spécialisé dans
l'illettrisme, ces excellents techniciens dans leur domaine masquent leurs
difficultés à l'écrit par une grande aisance à l'oral. " L'enjeu est
plus redoutable pour eux. Du fait de leurs responsabilités, ils sont soumis à
une forte pression ", décrypte-t-il. Pour lui, il est plus difficile
d'être illettré pour un cadre que pour une femme de chambre, car la situation
est vécue comme une honte absolue et mène parfois à des extrémités dramatiques
: " On a vu des personnes se suicider, tant cela leur semblait
insoutenable. "
Au quotidien, " pour donner illusion, chacun à
leur manière ", ils mettent en place ces fameuses " stratégies
de contournement ", reprend le sociologue. Un collègue dans la
confidence qui apporte son aide ou l'apprentissage des tâches par coeur,
auxquels s'ajoutent, au cas par cas, toutes sortes de stratagèmes.
Dans la typologie de France Guérin-Pace, directrice de
recherche à l'INED et auteure du rapport " Illettrismes et parcours
individuels ", le cas du trader Mickaël relève de ceux qui n'ont jamais "
acquis les connaissances de base en lecture mais - qui ont - réussi tant
bien que mal à passer de classe en classe, sans jamais pouvoir vraiment y
remédier ". C'est-à-dire, poursuit-elle, qu'il ne se serait "
jamais approprié l'écrit ".
Les " connaissances de base " manquent
également à Pascal, responsable international des formations dans un grand
groupe hôtelier. Il s'avoue volontiers " fâché " avec la
langue française, dont il a toujours vécu l'apprentissage comme " une
punition ". En primaire déjà, il chauffait les bancs en retenue le
soir, à cause d'une grammaire et d'une orthographe hasardeuses. Depuis, il a
gravi tous les échelons de l'hôtellerie, du métier de cuisinier jusqu'à celui
de directeur d'hôtel, un poste qu'il a occupé sur trois continents.
Avant de se reconvertir en " conseiller-formateur
", poste dans lequel il conçoit, anime et gère les formations. Pour
ça, ce gaillard de 49 ans à la voix gutturale, que son visage rond adoucit, a
dû obtenir un master à l'université. " Personne ne comprenait ce que
j'écrivais. Mon mémoire a été lu, relu, corrigé par plusieurs personnes ",
explique-t-il. Il admet que ces difficultés lui ont porté préjudice : "
Je me suis vu retirer des dossiers, des clients, parce que dans mes mails,
j'écris comme je parle. " Pourtant, comme les autres, Pascal a ses
combines : " Quand je dois rédiger une formation, je ne le fais jamais
dans l'urgence, je prends le temps de faire corriger, lance-t-il, un
sourire en coin. Quand je suis au tableau, en animation, pas question de
faire une faute ! Alors je répète toute la nuit avant d'y aller. Et, au cas où,
j'ai toujours des antisèches avec moi. " Jusqu'à ce jour, il y a deux
ans, où il rend un dossier en urgence. Sa direction s'aperçoit de ses
difficultés et lui suggère " gentiment " une formation.
Depuis, par séances hebdomadaires d'une heure trente,
Pascal se remet à niveau : grammaire, syntaxe... " C'est comme
apprendre une nouvelle langue. " Il espère ainsi regagner une
crédibilité perdue aux yeux de ses collègues. Mais il en reste convaincu, "
plus on est haut placé, plus il est simple d'être illettré : il y a toujours
quelqu'un à qui déléguer les tâches ! "
Si Pascal a trouvé une solution à son problème au sein de
son entreprise, c'est loin d'être le cas pour toutes les personnes dans sa
situation, tant les systèmes d'aide sont structurés pour les employés les moins
qualifiés. Pour les cadres en situation d'illettrisme, le blocage à l'écrit
provient le plus souvent d'un rejet psychologique. Georges Marandon, chercheur,
a identifié des formes de résistance individuelle. Selon lui, en refusant la
lettre - non par incapacité -, ces personnes résistent à leur environnement
familial ou scolaire. " C'est la manifestation d'une question, d'un
problème, d'une souffrance par une attitude réfractaire. Le sujet se met en
situation de refus de progresser par rapport à des apprentissages fondamentaux,
à ses yeux survalorisés ou symboliquement surinvestis par l'environnement
contre lequel il se défend. " En clair : tout se joue dans la tête.
Lors d'un colloque sur l'approche sociologique de
l'illettrisme, Hugues Lenoir, sociologue, explique que ces cas importent
l'illettrisme au sein des milieux intellectuels : " L'intérêt
sociologique de ces réfractaires, c'est que cette attitude se manifeste souvent
chez des enfants dont les parents exercent une profession libérale ou
intellectuelle et dans des milieux où l'écrit est essentiel, diagnostique
ce professeur à l'université Paris-X. Ils peuvent entraîner des cas
d'illettrisme chez des personnes qui, d'un point de vue sociologique, ne sont
pas destinées à le connaître. "
Leur statut social rend ces illettrés d'autant plus
difficiles à dépister. Dans une démarche de détection classique, on demande aux
responsables de repérer qui, dans leur équipe, est susceptible d'être touché.
Mais comment cibler ces managers eux-mêmes ? Comment les amener à se déclarer,
pour entrer en formation ? C'est l'objectif que s'est fixé Benjamin Blavier,
cofondateur de l'association interentreprises B'A'BA, qui lutte contre
l'illettrisme au sein de grands groupes.
Lui en est sûr : ces cas sont plus nombreux que les
entreprises veulent bien l'admettre, " même si à l'heure actuelle,
elles n'en ont pas toutes conscience. C'est trop improbable pour un grand
groupe. Le tabou suprême ". Et il n'y aurait qu'une manière d'opérer
cette prise de conscience : " Il faut que quelqu'un devienne le symbole
des cadres illettrés. Tant qu'il n'y aura pas de coming out médiatique, les
dirigeants continueront de croire que c'est une fiction. " Shahzad
Abdul
- John Corcoran : " Le prof qui ne savait pas lire "
Passionné et pédagogue,
l'Américain John Corcoran, ancien professeur d'anglais dans un lycée
californien, était l'idole de ses élèves. Il ne savait pourtant ni lire ni
écrire. Il a attendu la retraite pour sortir un livre, devenu un best-seller : Le
Prof qui ne savait pas lire (The Teacher Who Couldn't Read, Kaplan,
2008, 248 p.). Il y raconte la triche et les ruses utilisées pour en arriver
là. " L'astuce, c'est de créer un univers visuel et oral. J'étais
constamment accompagné de deux ou trois assistants qui s'occupaient d'écrire au
tableau et de lire mon courrier. " A 48 ans, ne supportant plus sa
propre situation, il quitte son poste. " En tant que professeur, ça me
rendait vraiment malade de penser que je ne savais pas lire. C'était très
embarrassant pour moi, pour le pays et pour les écoles... " Aujourd'hui,
le plus cancre de tous les professeurs a créé la Fondation John Corcoran de
lutte contre l'illettrisme. Et fait le tour des plateaux télévisés pour
promouvoir son combat.
1 commentaire:
Chers Françoise et mes camarades de classe,
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J’ai lu dans Le Monde. Amicalement, irène :
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